Économie, Écologie...

René Ricol : « Tous les grands groupes envisagent de délocaliser certaines de leurs directions »

Lu sur les Echos

Y a-t-il vraiment un risque de délocalisation des centres de décision des grands groupes français vers l’étranger ?

Oui, il y a danger car les grands groupes sont ceux qui captent la croissance mondiale et qui la transmettent aux PME et ETI [entreprises de taille intermédiaire, NDLR] sur le sol français. L’emploi en France est dépendant de cette chaîne de valeur. Quand les ténors de la cote sont tentés de délocaliser une partie de leurs activités et de leurs effectifs, voire de leurs centres de décision, c’est tout l’écosystème qui en pâti.

Certains l’ont déjà fait à l’image de Total, qui transfère à Londres une partie de ses équipes dédiées à la gestion de sa trésorerie et de sa communication financière. De son côté, après le mariage avec Omnicom, Publicis va installer le siège social de l’entité fusionnée aux Pays-Bas. On peut encore citer Schneider, dont une partie des dirigeants sont installés à Hong Kong, à proximité de leurs principaux marchés. Ces transferts de sièges sociaux, d’activités ou de dirigeants, prennent de l’ampleur.

Or il faut se rappeler que les grandes entreprises appartiennent de plus en plus aux investisseurs étrangers. Les non-résidents sont presque majoritaires dans les valeurs du CAC 40. Les grands fonds d’investissement leur disent : « Mais combien de temps allez-vous rester en France ? »

Donc le mouvement ne peut que s’accentuer ?

En effet, tous les grands groupes, quasiment sans exception, envisagent de délocaliser certaines de leurs directions, voire une partie de leur comité exécutif. Certains l’ont même déjà fait, sans le dire… Or si les dirigeants d’entreprises déménagent, la France leur paraîtra de plus en plus lointaine. Cela risque d’amplifier leur tendance naturelle à aller chercher de nouveaux débouchés ailleurs.

La vraie chance de la France est d’avoir plus de grands groupes mondiaux que la taille de notre pays ne devrait normalement le permettre. Il faut tout faire pour préserver cette richesse. Aujourd’hui, Total – comme bon nombre d’autres groupes du CAC 40, d’ailleurs – reste une entreprise française parce que son patron et son conseil d’administration l’ont décidé. Mais si les patrons continuent d’être diabolisés, comme ils le sont en France, il y a un vrai risque qu’ils installent les centres de décisions dans des pays où ils peuvent travailler sereinement. Ce serait alors le prélude à des délocalisations plus massives d’activité et donc à des pertes d’emploi.

Vous considérez que le climat s’est vraiment dégradé en France ?

Oui, l’ambiance est très hostile aux patrons. Les chefs d’entreprises sont sans cesse pris à partie, alors qu’ils devraient être vus comme des partenaires. L’opposition patrons-salariés est une opposition idiote. 95 % des chefs d’entreprises gagnent moins que les cadres moyens de grandes entreprises. Quand une PME fait faillite, la direction tombe aussi. J’appelle de mes voeux la constitution d’un pacte républicain entre le gouvernement et les chefs d’entreprises, pour permettre aux sociétés de se développer. Le vrai problème ne vient pas des patrons, mais des spéculateurs, c’est-à-dire les financiers qui font de l’argent avec l’argent et ne produisent aucune valeur ajoutée. Regardez les grands patrons de « hedge funds » à l’étranger ! Certains gagnent 20 à 30 fois la rémunération des grands patrons français. Ce sont eux qui mettent en péril l’équilibre de nos sociétés.

Des mesures ont pourtant été prises pour encadrer les salaires dans la finance et certaines activités…

Certes, les gouvernements successifs ont fait des promesses et des déclarations d’intention mais rien n’a vraiment changé : il n’y a qu’à voir le nombre de paradis fiscaux dans le monde. De même, la question du rôle et du pouvoir des agences de notation n’a pas été réglée, alors que l’on a réglé celle des auditeurs lors de la crise qui a suivi l’éclatement de la bulle Internet. La seule solution serait un véritable accord politique international, dans le cadre du G20. La France devra trouver des compromis avec ses partenaires européens, puis proposer des réformes aux Anglo-Saxons. C’est ainsi qu’elle peut contribuer à moraliser le monde de la finance. Le pays peut se construire une image positive sur ce thème, plutôt qu’une image négative sur la chasse aux patrons.

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