Syrie : l’Occident met encore un peu d’huile sur le feu…

C’est en 1921 que l’on recourut pour la première fois aux gaz dans un conflit au Moyen-Orient. Un jeune officier anglais, promis au plus brillant avenir, était à l’origine de cette idée neuve en Asie. Plus tard, devenu maréchal de l’Air et connu sous le surnom de « Bomber Harris », il devait être l’organisateur des raids de terreur et d’anéantissement sur Cologne, Hambourg et Dresde. Trois ans après la fin de la Première Guerre mondiale, l’ypérite, généreusement répandue par l’aviation de Sa Gracieuse Majesté, fit merveille contre les tribus irakiennes allergiques au passage de leur pays sous mandat britannique et la « communauté internationale » ne s’en émut pas autrement. Il est vrai que les belligérants européens s’en étaient copieusement et réciproquement aspergés depuis 1915. Ce n’est qu’en 1925 que le « gaz moutarde » fut proscrit par le Protocole de Genève.

syrieEn mars 1988, Saddam Hussein utilisa à son tour un gaz de sa façon contre les rebelles kurdes d’Irak. Avec succès. Le monde ne s’en formalisa guère sur l’instant et la CIA continua de fournir des renseignements, militaires et autres, au « maître de Bagdad ». Il est vrai que celui-ci était encore à l’époque le bon petit soldat à l’avant-garde du combat déjà engagé par les États-Unis contre l’Iran. C’est seulement en 1993 que fut élaborée la convention internationale d’interdiction des armes chimiques, aujourd’hui ratifiée par 188 États sur les 196 représentés à l’ONU.

On mesurera les rapides progrès de la conscience universelle à l’ampleur de la condamnation et à celle de la riposte à l’emploi probable de ces armes proscrites, le 21 août dernier, par l’armée syrienne dans la banlieue de Damas. Gouvernements et médias rivalisent ces jours derniers de sévérité à l’égard du régime de Bachar el-Assad. La réprobation des États-Unis, entre autres vigies des droits de l’homme, est d’autant plus émouvante et d’autant plus légitime qu’elle vient d’un pays qui, pendant des années, a déversé sur le Vietnam des millions de tonnes d’agent orange et a tiré des obus enrichis à l’uranium pendant les deux guerres d’Irak. La mise de la Syrie au ban des nations civilisées ne résulte que de la plus spontanée et la plus compréhensible des indignations, et c’est pur hasard si le nombre, le nom et les limites des pays qui réprouvent les crimes de Bachar el-Assad recoupent le nombre, le nom et les limites des États occidentaux et de leurs alliés sunnites engagés dans la croisade contre l’islam chiite.

Quoi qu’il en soit des motivations réelles et de la sincérité de cette coalition contre-nature, étrangement acoquinée avec Al-Qaïda et décidément indifférente aux atrocités perpétrées par la barbarie djihadiste, c’est dans les jours prochains, selon toute vraisemblance, que les Machiavel irresponsables qui nous dirigent vers l’abîme s’apprêtent, sans preuves, sans mandat de l’ONU, sans consultation de leurs Parlements et bien souvent contre la majorité de leurs opinions publiques, à châtier le régime syrien.

Quelle forme prendra l’intervention occidentale, quelle sera sa durée, quelles seront ses cibles ? Puisque, de l’avis unanime, l’Occident n’engagera pas un homme au sol dans ce nouveau bourbier, c’est à partir de ses destroyers, de ses avions et de ses drones que seront visés et éventuellement atteints des objectifs militaires et peut-être même des cibles humaines dument repérées et choisies. La punition, vraisemblablement brève, sera renouvelée, voire aggravée, si le gouvernement syrien est de nouveau pris en faute, et autant de fois qu’il le faudra, avec l’objectif de mettre définitivement à genoux un régime protégé par la Russie et soutenu par l’Iran.

Que résultera-t-il de ces jets d’huile sur le feu ? Un peu plus de morts, un peu plus de dégâts, un peu plus de confusion. Éventuellement l’affaiblissement et la chute d’un des derniers gouvernements arabes qui constituent un rempart contre le terrorisme islamiste, un peu plus de rancune et de haine contre l’Occident et ses ingérences, un nouveau pas vers la généralisation et l’internationalisation du conflit qui embrase déjà la Syrie, le Liban, l’Irak et le Yémen. Il faut vraiment n’avoir pas suivi ou n’avoir pas compris l’histoire et l’évolution du monde musulman ces dernières années pour croire encore que l’Occident a la moindre chance d’y installer la démocratie à coups de missiles.

Dominique Jamet
Journaliste et écrivain.

Source: BVoltaire