Traites négrières : la France en a assez que ses dirigeants lui fassent courber l’échine

Un « appel pour un débat national sur les réparations liées à l’esclavage » circule depuis peu sur internet. Daniel Cohn-Bendit, Olivier Besancenot, Eva Joly, Bernard Thibault et Jack Lang l’ont déjà signé. Selon ses promoteurs, dont le très influent Conseil représentatif des associations noires (CRAN), “il convient de relancer le débat sur les réparations (pour) répondre à l’héritage durable de l’esclavage colonial : racisme anti-Noirs, discriminations, inégalité».

Du côté des pouvoirs publics, Matignon réfléchit avec des associations intéressées aux moyens de réparer symboliquement et/ou financièrement les conséquences de la traite des Noirs : ces dernières heures, le cabinet du Premier ministre s’est engagé à organiser une réunion interministérielle pour discuter de la consistance de ces réparations. En visite officielle cette semaine au Sénégal, François Hollande a reconnu de son côté les « fautes » passées commises par la France, en citant précisément la traite négrière.

Sur la question de la repentance, spécialité malheureusement bien française, une offensive politique mettant en cause la responsabilité historique de la France est manifestement à l’œuvre dans les officines proches du pouvoir actuel et, de ce point de vue, l’on peut compter assurément sur le concours actif de Mme Taubira, – à l’origine de l’emblématique loi du 21 mars 2001 tendant à la reconnaissance comme crime contre l’humanité les traites négrières entreprises dans les océans Atlantique et Indien – pour nourrir la polémique à venir.

Pour autant, aujourd’hui comme demain, la France ne saurait se sentir coupable des fautes, ‘‘crimes’’ et autres malheurs qu’elle a pu avoir à connaitre durant sa très longue histoire. Toute perspective contraire serait insupportable.

En ouvrant la voie aux pires abus, le cocktail combinant les revendications mémorielles de toute sorte, rarement désintéressées politiquement, à la perception frelatée de l’histoire de France, polluée par ce péché de l’esprit que constitue l’anachronisme, s’avère à coup sûr explosif. Avec l’apparition inédite de réclamations relatives aux traites négrières et à l’esclavagisme pratiqué dans les anciennes colonies françaises, ne va-t-on pas assister demain, en poussant le raisonnement jusqu’au bout, à l’éclosion prolifique de demandes en réparation émanant de descendants, avoués ou se déclarant comme tels, de protestants victimes de la Saint-Barthélemy, de Vendéens martyrisés durant la Révolution française ou de survivants de l’insurrection malgache durement réprimée en 1947, en attendant les suppliques innombrables qui, bientôt, ne manqueront pas de s’élever sans mesure sur notre sol en souvenirs de la croisade des Albigeois (1208-1229), des grandes famines soviétiques (1932-1933) ou du génocide cambodgien (1975-1979) ? Plus près de nous, n’encourage-t-on pas de la sorte, inconsidérément, les probables revendications financières que le gouvernement algérien s’apprête à présenter à l’occasion du prochain déplacement de François Hollande à Alger pour  commémorer le cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie ?

Sauf à laisser se multiplier demain, dans une vertigineuse compétition mémorielle, des réclamations de toute sorte, plus ou moins fantaisistes historiquement, notre pays ne saurait admettre sans danger que s’acclimate politiquement sur son territoire l’idée mortelle d’une  responsabilité collective de la France et de son peuple, laquelle, en transcendant allégrement les siècles, serait invoquée à tout bout de champ par d’innombrables victimes autoproclamées avec au surplus, comme conséquence inévitable, le risque de réécriture de l’histoire et le gel de toute recherche scientifique. A titre d’exemple, la loi Taubira relative à la stigmatisation de l’esclavage ne prend-t-elle pas en considération que les seuls ‘‘crimes’’ commis par les nations occidentales chrétiennes en laissant soigneusement de côté les actions perpétrées semblablement par les trafiquants arabes ou les chefs de tribus africaines, au risque de priver les historiens, par conformisme ou par crainte de possibles poursuites judiciaires, de leur indispensable liberté scientifique ?

Plus grave encore : propagées par des groupes de pression qui demeurent animés par d’étroits intérêts idéologiques, ces revendications s’inscrivent dans une logique communautariste qui heurte profondément notre tradition juridique, laquelle, se fondant sur le principe absolu d’égalité, refuse que soient reconnus des droits collectifs à quelque groupe que ce soit, définis par une appartenance d’origine, de culture, de langue ou de croyance. Tout bien considéré, la menace d’une fragmentation de l’unité nationale de notre pays est ici bien réelle, au risque d’emporter dans son sillage l’héritage insigne de notre admirable mémoire collective.

A l’heure où il importe moins de diviser les Français sur des questions du passé, qui les éloignent tant des défis considérables de ce temps, que de les réunir solennellement afin de les mobiliser autour d’un projet collectif grandiose qui requiert de tous une communion de pensée et d’action, l’incroyable appel à une réparation généralisée des dommages liés à l’esclavage sonne comme une faute politique majeure pour tous ceux qui entendent concourir à son funeste aboutissement. Sans ignorer la réalité historique de la traite négrière, connue, enseignée et légitimement commémorée depuis bien des années, non sans parfois quelques excès, nos compatriotes ne doivent en rien céder à cette manipulation idéologique qui, sous couvert d’une fausse générosité, ne visent en vérité, pour des motifs bassement clientélistes ou électoralistes, qu’à les culpabiliser à l’infini en leur renvoyant en permanence l’image souillée d’un pays diminué dont l’histoire humiliante serait définitivement discréditée par les crimes commis par leurs ancêtres. A l’instar de toutes les grandes et vieilles nations, notre pays ne doit pas rougir de son vénérable passé, pas plus qu’il ne doit laisser se développer en son sein ce détestable sentiment de haine de soi que les ennemis objectifs de la France s’emploient à cultiver avec tant d’impunité, à l’intérieur même de nos frontières.

Karim Ouchikh

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