Valls ou le grand aveu (Éric Zemmour)

Avec son nouveau Premier ministre, Hollande va pouvoir mener la politique « bruxelloise » dont il rêve depuis longtemps. Mais sans toucher à ce qui plombe la compétitivité française : l’euro, les 35 heures et l’immigration sous-qualifiée…

238494VallsLongtemps, Manuel Valls fut isolé. Ostracisé, marginalisé, diabolisé. Ridiculisé. « Blairisé ». La référence à l’ancien Premier ministre anglais, assumée par bravade, a valu pendant des années à Valls d’être confiné dans un cagibi sans fenêtre au sein de sa famille politique. En 2007, il hésita même à rallier « l’ouverture » de Nicolas Sarkozy, avant de se raviser. Cette histoire récente – qu’aucun socialiste n’a oubliée – fait que la nomination de Valls à Matignon sonne comme un aveu. Aveu des choix politiques et économiques opérés par François Hollande. Aveu de sa duplicité pendant trente ans, et en particulier lorsqu’il fut premier secrétaire du Parti socialiste et candidat à la primaire, jouant habilement pour demeurer au point d’équilibre du Parti socialiste. « L’important est de survivre », confiait-il à l’époque. Ce n’est pas sa philosophie qui a changé, mais le contexte dans lequel il évolue. Hollande ne doit plus trouver une position médiane au sein d’un PS qui penche à gauche, mais au sein d’une Europe qui penche à droite. Au Parti socialiste, Valls est à droite ; mais il est au centre gauche en Europe. Hollande assume enfin à visage découvert les conséquences nationales de ses choix fondamentaux européens, hérités de son père spirituel, Jacques Delors. Il tombe le masque. L’amusant – ou l’irritant, c’est selon – est qu’il en remet aussitôt un nouveau, en présentant ses décisions comme le fruit unique d’un patriotisme sourcilleux.

Pendant les deux premières années de son mandat, Hollande a cru qu’il pourrait concilier ses engagements européens et sa position au sein de sa majorité de gauche. Avec une hausse massive des impôts, il réduisait les déficits – pour agréer Bruxelles –, mais à la manière socialiste, sans réduire les dépenses et en faisant « payer les riches ». Cette méthode indolore pour lui, mais pas pour les Français, a échoué lamentablement.

Hollande n’y a pas tout à fait renoncé. Le plan Valls n’augmente plus les impôts, et promet même de les baisser. Mais sa « rigueur » prend toujours dans les mêmes poches des mêmes Français. Les traitements des fonctionnaires et retraites sont plafonnés ; et quand Valls réduit les dotations aux collectivités locales, ces dernières ne résisteront pas à la tentation de compenser par des hausses d’impôts locaux. Valls se refuse à toute réforme de structure, ne remet en question ni les 35 heures dans la fonction publique ni l’âge de la retraite. Il n’envisage pas de reconfigurer le champ d’opérations de l’Etat car il ne veut pas toucher aux clientèles traditionnelles de la gauche, associatives, syndicales, etc., qui pâtissent déjà de l’effondrement du socialisme municipal. La politique de l’offre que François Hollande a trompetée au début de l’année, et que Manuel Valls est chargé de mettre en œuvre, est une vaste blague : la réduction de charges sociales, payées par les entreprises, n’est qu’une forme déguisée de dévaluation interdite par la monnaie unique. C’est la reprise de la politique suivie par Nicolas Sarkozy à la fin de son mandat, lorsqu’il avait augmenté la TVA. Mais comme Sarkozy, Hollande et Valls ne tapent pas assez fort pour réaliser ce que les Anglais et les Américains obtiennent par la dévaluation massive de leur monnaie, ou encore ce qu’ont réussi les Espagnols par la baisse drastique des salaires. Cette politique trop timide ne permettra nullement à l’industrie française de retrouver sa compétitivité par rapport à un environnement international où règnent la guerre des monnaies et la déflation.

Cette stratégie n’est ni libérale ni colbertiste, mais révèle seulement un axe socialo-patronal qui favorise les grands groupes mondialisés et délocalisés au détriment des PME, le secteur protégé (grandes surfaces) au détriment du secteur exposé, qui traîne pourtant l’euro fort comme un boulet, et l’emploi des sous-qualifiés – accumulés par un médiocre appareil de formation professionnelle et une folle politique d’immigration familiale – au détriment de la montée en gamme de l’industrie française.

 

Hollande continuera donc encore longtemps à attendre des « résultats » qui n’arriveront pas. Valls a mis la main dans un engrenage de « réduction des déficits » qui l’obligera ou d’affronter Bruxelles, ou d’oser enfin les « réformes de structure » qu’il a éludées. Mais alors, il trouvera en face de lui les clientèles de la gauche, droguées aux subsides publics, et la majorité parlementaire qui est bien décidée à faire barrage de son corps. On sait que la plupart des députés socialistes (et des Verts) ont été élus grâce à la victoire présidentielle de François Hollande, mais qu’ils avaient été préalablement sélectionnés par Martine Aubry lorsqu’elle était secrétaire du Parti socialiste. On sait aussi qu’Aubry déteste et méprise Hollande et Valls. Dès sa nomination à Matignon, une partie du groupe PS a commencé de regimber contre Valls. Sur la forme – autoritaire, dans la grande tradition bonapartiste de la Ve République – et sur le fond. Très vite, la guerre est montée aux extrêmes. Dans les mots. Des députés ont menacé de ne pas voter la confiance. Le président du groupe a menacé la dissolution. Ces députés socialistes « aubrystes » rejouent un classique du socialisme français, à la fois par tradition parlementariste et au nom d’une « politique de gauche ». Les Verts jouent déjà, eux, la ritournelle du « soutien sans participation ». Si une partie du groupe PS faisait défection, Valls se retrouverait sans majorité parlementaire.

Il serait pris entre le marteau et l’enclume, entre Bruxelles et le Palais-Bourbon. Entre le respect de ses engagements européens et sa majorité parlementaire. Condamné à affronter Bruxelles ou à quêter des voix venues du centre et de droite. La peste et le choléra. Cela donnerait raison aux analyses croisées de François Bayrou et de Jean-Luc Mélenchon qui, tous deux, pariaient pendant la campagne présidentielle, sur l’explosion de la majorité hollandaise. Pour l’instant, Hollande a conjuré leurs prédictions funestes pour lui. Mais, partout ailleurs en Europe, depuis que l’acte unique européen du milieu des années 1980 – et ses libertés de circulation des marchandises, des capitaux, des services et des hommes – a produit ses effets économiques et sociaux, une vaste recomposition idéologique et politique a rapproché le centre droit et le centre gauche dans des coalitions assumées ou de fait. La social-démocratie européenne, si puissante dans les années 1970, a disparu corps et biens, et a été partout remplacée par des sociaux-libéraux qui, ayant perdu leur base électorale, sont condamnés, pour survivre, à gouverner avec une droite démocrate-chrétienne qui a, elle aussi, oublié ses anciens engagements sociaux et patriotiques. La France est le dernier pays où l’on refuse cette « grande alliance ». Où on fait semblant de croire que gauche et droite s’affrontent encore pour de vrai. François Hollande a tenu cette ligne pour être élu en 2012, mais son incrédulité cynique se devinait. Encore un masque qu’il a tombé. Désormais, Valls dit tout haut ce que Hollande ne se contente plus de penser tout bas. Mais les blocs politiques droite-gauche restent encore congelés dans la banquise.

Les socialistes se retrouvent ainsi dans une situation politique que la droite a

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