Y a-t-il un pilote à l’Élysée ?

Flottements à la tête de l’État, indiscipline dans la majorité… Après cinq mois de pouvoir, le doute ne porte plus seulement sur la stature de Jean-Marc Ayrault… mais sur la capacité du chef de l’État à décider. Donc à faire face.

Artefact journalistique ou vrai mouvement d’opinion ? Le retour en grâce de Nicolas Sarkozy dans les sondages devrait, quelle qu’en soit l’issue, faire réfléchir François Hollande. Car il illustre une fois de plus le verdict du cardinal de Retz suivant lequel on pardonne plus facilement aux excessifs qu’aux indécis… Il était alors question de Condé, que la France de la Fronde adora détester, avant que Louis XIV, en le pardonnant, autorise ses sujets à l’aimer. Mais on pourrait l’appliquer en creux à Louis XVI, dépeint par l’historiographie du XIXe siècle comme un “roi indécis” et dont la mémoire, du coup, est encore souillée de lieux communs – sa soumission à Marie-Antoinette, sa préférence pour la serrurerie plutôt que pour les affaires de l’État, etc. – alors que tous les historiens sérieux admettent aujourd’hui sa capacité de jugement.

Qui, du reste, nie celle de François Hollande ? À l’égal de son humour, sa qualité intellectuelle n’est mise en doute par personne. Là où les choses se gâtent, en revanche, c’est quand il s’agit de jauger sa capacité de décision. Et force est de constater qu’après cinq mois d’exercice du pouvoir, la confiance des Français en la matière est aux abonnés absents… Dans la chronique mensuelle qu’il donne à notre revue soeur, le Spectacle du Monde, Éric Zemmour s’interroge ce mois-ci : « À l’hyperprésident fatigant a succédé un hypoprésident fatigué. Le rôle historique de François Hollande se réduira-t-il au fait d’avoir battu Nicolas Sarkozy ? ».

Tout se passe en effet comme si, sous prétexte de restaurer la “norme” mise à mal, selon lui, par son prédécesseur, le chef de l’État se gardait d’influencer les événements.

Mais n’a-t-il pas, après tout, été élu pour cela ? Et c’est ainsi que rien ne va plus. Alors que la France s’enfonce dans la crise, pas un domaine de l’action gouvernementale n’échappe à la question : où va-t-on, et comment ? Même les impôts, dont chacun a compris qu’ils étaient la seule boussole du nouveau pouvoir, participent de ce flou anxiogène : les fonctionnaires de Bercy attendent, l’arme au pied, de recevoir des instructions précises pour modifier la législation fiscale. Dans quel sens, et selon quels critères ? Il y a ce que laisse entendre le président de la République, ce que suggère le premier ministre, ce qu’amende la commission des Finances, et ce que réécrit le Parlement en séance publique. En attendant que tout le monde se mette d’accord et, qu’à tout le moins, un arbitrage intervienne, tous estiment ces jours-ci qu’il est urgent d’attendre… Et tant pis pour les contribuables précipités dans une insécurité fiscale bien pire qu’en 1981 puisqu’en un seul été, alors, tout avait été tranché…

Veut-on savoir ce que pense le président du traité budgétaire européen qu’il s’était vanté d’avoir infléchi avant de laisser dire par tout le monde, y compris à gauche, qu’il était finalement conforme aux engagements pris par Nicolas Sarkozy devant Angela Merkel ? Ce n’est pas le discours de Jean-Marc Ayrault lors de son examen, le 2 octobre, par le Parlement, qui aura renseigné les Français, tant l’envie d’en finir au plus vite avec cette épreuve a rendu son propos insipide… Ce texte est-il une fin en soi destinée à rassurer les marchés sur la volonté des États les plus laxistes de réformer leurs finances publiques, ou la condition nécessaire du grand bond en avant fédéral que réclament les Allemands en contrepartie de leur participation à une Union à vingt-sept ? Manifestement, l’Élysée n’est pas pressé de répondre. Qui fait partie de la majorité ? Qui n’en fait pas partie ? Là encore, cette donnée élémentaire de tout système représentatif est loin d’être évidente au sommet de l’État. Pour Jean-Marc Ayrault, les Verts peuvent participer au gouvernement sans le soutenir au Parlement. Du jamais-vu, même sous la IVe République !

Faut-il dépénaliser le cannabis ? Le ministre de l’Éducation nationale, qui en déplore pourtant l’usage immodéré dans les écoles, n’était pas contre, dimanche dernier. L’ennui, c’est que le premier ministre lui avait demandé, quelques jours plus tôt, de clore le débat !

Et ainsi de suite sur le mariage homosexuel, ouvertement combattu, à l’Élysée même, par le maire de Quimper, Bernard Poignant, qui conseille le chef de l’État, mais considéré comme une priorité par la garde des Sceaux Christiane Taubira, à laquelle une frange du PS reproche de ne pas aller assez loin, ou sur le nucléaire que les écologistes ne cessent de condamner tandis que le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, le tient, lui, pour une « filière d’avenir » !

À laisser ses amis suggérer tout et son contraire, François Hollande s’est exposé, en quelques mois, à ne plus être cru, jamais, sur aucun sujet. Une position pour le moins inédite s’agissant de l’homme qui, dans l’architecture constitutionnelle, incarne la clé de voûte des institutions… Éric Branca