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2013 sera-t-elle 1933 ?

Lu sur Le blog de Bruno Colmant

L’histoire ne se répète pas mais parfois, elle bégaie.

C’est ainsi que pendant très longtemps, j’ai cru que la meilleure référence historique de la crise économique se situait dans les années 1978-1982.

Il y a trois décennies, ces quatre années furent celles de l’effarement politique. L’économie mutait d’une logique industrielle à une société de services, et le grincement de cette charnière sociétale fut assourdissant.

Pourtant, les gouvernements de l’époque, confondant une mutation structurelle de nos communautés avec un choc conjoncturel, plombèrent scandaleusement l’Etat à coups de déficits, suscitant une inflation à deux chiffres et un endettement public dont nous sommes les lointains débiteurs.

Plusieurs pays européens étaient sortie gravement appauvrie de la décolonisation, deux chocs pétroliers avaient signé la mort de nombreuses entreprises consommatrices d’énergie et les centres de croissance migraient progressivement vers d’autres cieux.

Malgré cela, certains crurent bon de chercher dans l’endettement public une source de richesse, alors que l’endettement ne représente jamais qu’un acompte sur des impôts futurs. Dans les années quatre-vingt, l’Europe vivota dans un marécage keynésien, alimenté par des transferts sociaux massifs et des soutiens publics aux entreprises moribondes.

Mais, à l’époque, la plupart des leviers économiques, dont la monnaie, étaient sous le contrôle des autorités publiques. Aujourd’hui, force est de reconnaître que la balise de l’histoire est probablement plus lointaine.

Nous ne sommes plus en 1983, mais, par un saut temporel, nous sommes revenus en 1933, aux abords de la terrible dépression.

En quatre ans d’égarements économiques et politiques, nous avons dégringolé d’un demi-siècle.

Un demi-siècle, c’est beaucoup.

Et surtout, cela révèle que les leçons de l’histoire sont mal retenues.

Pourquoi ce retour en arrière dans les années noires ? Parce qu’au-delà des chiffres feutrés fournis par les instances officielles, l’économie est véritablement en train de s’effondrer. Certes, les entreprises sont, pour la plupart, désendettées et extraites du krach boursier de 2008. Mais, en même temps, lorsqu’on examine les statistiques de l’économie industrielle de base, c’est-à-dire la production de ciment, l’immobilier, les ventes de véhicules, les transports, etc., tout s’effondre dans des proportions ahurissantes. C’est une déferlante de faillites. Les carnets de commande s’assèchent de plusieurs dizaines de pourcents. On ne parle plus de quelques rides négatives sur une tendance de croissance, mais d’un véritable décrochage économique qui porte les germes d’une profonde vague de chômage.

Nous sommes aussi en 1933 parce l’euro s’assimile désormais à un système d’étalon-or dont la rigidité empêche tout Etat-membre d’ajuster sa compétitivité extérieure.

En réalité, l’euro présente un danger pire qu’une référence à l’or, dont on peut se distancer à tout moment. C’est d’ailleurs ce qu’ont fait les européens dans les années trente. C’est donc plus grave : notre situation économique est pire que celle de 1933, puisque la référence de la monnaie est devenue… la monnaie elle-même et plus une parité flexible avec l’or. La monnaie est devenue un danger parce que son extraction n’est plus possible, sauf au prix de chocs économiques et sociaux d’une envergure incalculable.


C’est ainsi que l’Euro n’est plus au monnaie adaptée aux pays du Sud de l’Europe mais que la sortie de ces pays s’effectuerait au prix d’une hyperinflation incalculable. En d’autres termes, la seule dévaluation possible, c’est la dévaluation interne, soit une chute de la consommation intérieure qui entraîne elle-même la récession.

L’évidence est devant nos yeux : la monnaie est le seul paramètre qui reste figé alors que toutes les données fondamentales des pays participants divergent : déficits et dettes publiques, compétitivité, chômage, inflation, taux de croissance, etc.

D’ailleurs, sur base des données fondamentales des économies, personne ne songerait, aujourd’hui, que les pays européens puissent envisager une monnaie commune. Nous traversons une période ahurissante où la monnaie est postulée comme un aboutissement intangible alors que ses soubassements se fissurent gravement.

Nous sommes donc en 1933, dans le creux de la réplique sismique du krach de 1929. Dans quelques mois, la question se posera de savoir si nous sommes à Berlin ou à Washington.

A Berlin, où une Allemagne vaincue en 1914, ruinée par l’hyperinflation de Weimar de 1923 et au chômage à cause de la déflation salariale insensée du Chancelier Brüning amena, avec l’aide du patronat allemand, un homme qui assassina le vingtième siècle ?

Ou à Washington, dans le pays du capitalisme prédateur, où le Président démocrate Roosevelt tenta péniblement de convaincre que la politique de rigueur de son prédécesseur, Hoover, pétri de certitudes monétaires désuètes et des vertus salvatrices de l’austérité, était vaine ?

Huit ans plus tard, Berlin et Washington s’affronteraient au milieu d’années de cendres et de clous.

Le constat de l’Histoire est d’ailleurs désabusé et implacable : ce fut la guerre qui mit fin à la déflation et à la récession des années trente, des deux côtés de l’Atlantique.

En 1933, tout aurait pu être différent si certains hommes politiques avaient compris que les contraintes monétaires et les rigueurs budgétaires sont subordonnées à la réalité de l’économie productive, à savoir le travail.

Aujourd’hui, tout pourrait être différent si on reconnaissait que les logiques d’Etat-providence nous ont piégés dans une dette publique insupportable qui a consisté à anticiper la consommation sur la production.

Tout pourrait être différent si on sortait des réflexes idéologiques conduisant à ne pas admettre que l’ordre marchand est l’état naturel de l’économie et que le monde a basculé dans le capitalisme.

Et tout pourrait aussi être différent si certains comprenaient que le pire choix, c’est d’essayer de résorber les déficits publics alors que nous plongeons dans le plus profond trou d’air économique depuis près d’un siècle.

2013 ne sera pas 1933 si les responsables politiques admettent les erreurs d’une rigueur budgétaire imposées à des pays qui s’effondrent sous le chômage et la dépression, et si les autorités monétaires comprennent que l’euro est devenu un piège d’inflexibilité dont on ne sortira que par une politique plus laxiste et inflationniste.

2013 ne sera pas 1933 si l’intuition reconnaît que des chocs sociaux sont imminents et que les taux de chômage de 50 %, atteints par la jeunesse dans les pays du Sud, pourraient, le cas échéant, muter d’une contestation résignée à des facteurs déstabilisateurs, voire insurrectionnels.

2013 ne sera pas 1933 si on se rappelle que, lors de ces années ténébreuses, des deux côtés de l’Atlantique, des colonnes de chômeurs s’alignaient dans les rues ou devant les soupes populaires, quand ce n’était pas dans les salles d’émigration.

Ceux qui, aujourd’hui, prônent l’austérité, la taxation et la rigueur pour sortir d’une situation récessionnaire sont gravement dans l’erreur. Non seulement l’erreur historique, mais aussi dans l’erreur d’appréciation. A partir du moment où la dette publique atteint des sommets que la croissance économique ne peut plus éroder, c’est seulement par la perte modérée de valeur de la monnaie, c’est-à-dire l’inflation, qu’une économie peut retrouver ses marques et éviter la suffocation sous l’impôt et les charges d’intérêt de la dette publique.

Le risque de l’erreur de jugement des prophètes de la rigueur obstinée, c’est que l’ordre social soit, à un moment, perturbé et conduise à des discontinuités politiques. Finalement, c’est plutôt le démon de la récession de 1933 que le spectre de l’hyperinflation de 1923 que l’Allemagne doit craindre.