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CGT/ Le Syndicat du Livre : monopole, bonnes combines et gros sous

On dit de ses ouvriers qu’ils sont la garde prétorienne de la Centrale de Montreuil. On la présente encore comme l’aristocratie du syndicat. Depuis 1944, la CGT du Livre bénéficie d’incroyables privilèges. Sa responsabilité est lourde dans la crise de la presse.

 

« Par suite d’un mouvement social, la diffusion de notre précédent numéro n’a pu être assurée, nous prions nos lecteurs de bien vouloir nous en excuser ».

C’est devenu un classique des journaux les lendemains de parution perturbée : le petit mot encadré, non signé, se contentant de prendre acte des faits, sans jamais dénoncer les empêcheurs de diffusion.

S’il est un sujet tabou dans la presse, c’est celui-là : le Syndicat du Livre CGT. L’ultra puissant Syndicat général du livre et de la communication écrite (SGLCE-CGT), capable, sur une simple injonction, de bloquer la fabrication et/ou la distribution d’un journal.

Monopole de l’embauche depuis 1944

Malheur, donc, à ceux qui s’y opposent ! Créé en 1934 par la réunion de tous les syndicats des « ouvriers du Livre » (typographes, correcteurs, mécaniciens-linos, fondeurs…) sous le nom de Comité intersyndical du Livre, le syndicat bénéficie depuis 1944 du monopole de l’embauche – octroyé par le général De Gaulle ! – de ses ouvriers.

En contrepartie, le Livre CGT finance l’achat (avec quel argent ?) de rotatives par les journaux nouvellement « libérés » et doit garder le personnel qui imprimait les journaux collaborationnistes.

L’article 14 de la convention collective de travail des ouvriers des entreprises de presse de la région parisienne, où sont édités tous les quotidiens nationaux stipule que « l’embauchage s’effectue par le chef de l’entreprise ou son représentant en accord avec les délégués. »

La CGT, en clair, est un bureau de placement : elle contrôle toute les embauches dans toutes les filières. Un simple froncement de sourcil de sa part, et c’est la grève ! L’arme fatale de la non parution.

De cette arme fatale, le Parisien Libéré, en lutte ouverte contre le syndicat du Livre dans la seconde moitié des années 70, a failli en mourir.

Conflit entre la CGT du Livre et Le Parisien

Au tournant des années 1960-1970, le quotidien héritier du Petit Parisien (interdit de reparaître à la Libération) passe au format tabloïd, multiplie les éditions locales en région parisienne et devient un quotidien plus régional que national.

En mars 1975, son patron, Émilien Amaury, décide de quitter la convention collective de la presse parisienne pour rejoindre celle de la presse régionale. C’est attaquer de front le Syndicat du Livre, moins puissant en province, et qui y fait payer ses prestations à moindre coût.

Le conflit entre le Livre et Amaury se prolonge pendant plus de deux ans : grèves, occupations des imprimeries de la rue d’Enghien, sabotages, « rodéos » musclés pour empêcher la distribution du quotidien…

Le Parisien perdra en moyenne, au cours de ces années, plus de 20 % de ses lecteurs. Puis le décès accidentel d’Émilien Amaury (une malencontreuse chute de cheval) permet de cesser les hostilités : patrons et syndicats transigent.

C’est au Syndicat du Livre, à ses privilèges et à son immobilisme, que la presse doit, en partie, ses déficits chroniques.

Le Livre CGT a coulé la presse

Selon le rapport sénatorial « Jusqu’où aider la presse ? » de 2004, « le coût d’impression, pour un travail identique, en offset, sur papier journal, provient à 80 % des salaires dans l’imprimerie de presse (dédiée à l’impression des quotidiens), contre 35 % dans l’imprimerie de labeur (impression de magazines). »

Au coût pharaonique de sa politique sociale, déjà financée par les patrons de presse, s’ajoute celui, non moins extravagant, de « l’impôt » touché par Presstalis (ex-NMPP), qui a le (quasi) monopole de la distribution en kiosque : 50 % du prix de vente.

Sur un quotidien vendu 1,50 €, 75 centimes partent directement dans la poche de Presstalis, c’est à dire du Syndicat du Livre. Idem pour un hebdomadaire vendu 3 ou 4 € : la moitié est « pompé » à la source par Presstalis – qui récupère en outre des pénalités lorsque la part d’invendus est jugée trop importante !

Ce boulet du Syndicat du Livre explique en grande partie les prix de vente de nos quotidiens, bien supérieurs à ceux de nos voisins – qui donc se vendent mieux : alors que la fourchette du prix de vente moyen d’un quotidien national français est de 1,30 €, il n’est que de 0,65 € en Italie, 0,52 en Allemagne, 0,44 au Japon et 0,36 aux États-Unis.

Cache d’armes et aides à Cuba

La « CGT du Livre », comme on dit aussi, sera par ailleurs impliquée dans différents scandales, révélant ses liens avec les pays communistes et son caractère révolutionnaire.

Jusqu’en 1987, le syndicat détournait ainsi pas moins de 5 % du papier destiné aux quotidiens nationaux pour les envoyer à… la presse officielle cubaine ! A noter que personne, parmi les grands patrons de la presse nationale, n’osera porter plainte…

Quant aux menées pas franchement démocratiques du Syndicat du Livre, on en trouve la trace jusqu’à la découverte, en 1991, d’une gigantesque… cache d’armes dans un entrepôt des NMPP de Saint-Ouen géré par la CGT.

Pas moins de 5 000 armes au total, récupérées dans les stocks de Manufrance après son dépôt de bilan : fusils, carabines, munitions… Plutôt que de les revendre, la direction du syndicat avait décidé de les garder pour venir en aide, le cas échéant, à des « salariés opprimés ». Là encore, il n’y aura aucune suite judiciaire à cette découverte…

Actions commandos

Impossible de se heurter aux intérêts du Syndicat du Livre sans représailles immédiates. Outre le « blocage » de la chaîne de fabrication ou de distribution, celui-ci a été à l’origine de plusieurs actions commandos à l’encontre de journaux jugés trop « indépendants ».

Au mois de février 2010, trente à quarante personnes ont ainsi fait irruption à 1h du matin dans les locaux de l’imprimeur Brodard Graphiques, en Seine-et-Marne.

Son « crime » ? Avoir accepté d’imprimer, depuis la mi-janvier, le journal gratuit Direct Matin – dont le propriétaire, le groupe Bolloré, a décidé de ne plus passer par les imprimeries contrôlées par le Livre. Équipé de deux lances à incendie, le commando a inondé 150 000 exemplaires. Avant de repartir tranquillement.

Idem pour les agressions à répétition dont ont été victimes, durant leur phase de lancement, les « distributeurs » de deux autres journaux gratuits, Metro et 20 Minutes

En ligne avec le ministère de l’Intérieur

Directeur de la rédaction du second au moment de faits, Frédéric Filloux confie que son groupe avait donné consigne aux colporteurs de « ne pas résister ».

« C’est trop dangereux, raconte-t-il, on en a eu qui se sont fait poursuivre sur l’autoroute par des voitures qui leur faisaient des queues de poisson. »

Et d’ajouter : « Ce qui m’a marqué, c’est ce jour de 2002 où ils ont répandu place de la Nation 600 000 exemplaires volés aux distributeurs. Je me souviens de l’un des meneurs disant aux CRS de ne pas intervenir car il était en ligne avec le ministère de l’Intérieur. Il leur disait que s’ils intervenaient, Le Monde ne paraîtrait pas l’après-midi. Quelques minutes plus tard, j’ai entendu l’ordre d’annuler l’intervention dans un talkie-walkie de CRS… »

Presstalis au bord du dépôt de bilan

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