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Comicocratie : pourquoi les humoristes sont devenus tout puissants

ENTRETIEN- Dérision systématique, rire obligatoire, infotainment…le philosophe François L’Yvonnet passe en revue la tyrannie de la rigolade et l’humorisation de notre société où les comiques ont pris le pouvoir.

47868e73FigaroVox: À la radio le matin, à la télévision le soir, des imitations de Canteloup aux émission de Ruquier, on a l’impression que le rire doit être systématique, sonore, obligatoire… Que vous inspire cette omniprésence de la rigolade?

François L’Yvonnet: D’abord, c’est insupportable, ces appels au rire, ces chauffeurs du rire. C’est un rire dénué de toute réflexion, un rire sans débat, un rire assené, martelé, obligatoire. Ou on rit ou on ne rit pas. Mais si on ne rit pas, ce n’est pas parce qu’on n’est pas d’accord, mais parce qu’on n’a pas d’humour. Si on ne participe pas à la grande rigolade avec les autres, on est un bonnet de nuit, un rabat-joie, un fauteur de sinistrose. L’ultime justification de ce rire généralisée sera que l’époque est sombre, et que par conséquent «ça fait du bien de rire».

Il y a quelque chose de très malsain dans la façon dont les médias les mettent en avant pour occuper ce qui ressemble à un vide: vide d’engagement, de réflexion, vide de pensée. Lipovetsky parlait de «l’ère du vide» après la fin des grands récits: ce vide, ce silence a fini par être occupé par eux, les néo-humoristes.

Comment expliquez-vous que l’humour soit devenu une composante décisive de l’information? Est-ce un phénomène nouveau?

Oui, un certain nombre de positions dans la presse et les médias qui étaient traditionnellement dévolues à des journalistes, des écrivains, des intellectuels sont désormais occupées par une classe composite, celle des humoristes, qui au départ se sont contentés de faire des billets drôles et qui progressivement se sont vus octroyer de plus en plus de pouvoir. Stéphane Guillon est un bon exemple: je suis persuadé qu’il n’a jamais eu une stratégie de conquête d’un lieu de pouvoir, il s’est retrouvé à occuper ce lieu de façon quasi-exclusive. Il joue à la fois le rôle de l’humoriste dont la fonction est de faire rire et celle du commentateur politique, de l’intellectuel, du moraliste, une position qui est celle du communicant revendiqué. Communiquant revendiqué qui n’est pas forcément un humoriste, je pense à Caroline Fourest par exemple…

Qui pour le coup est dénuée de toute humour…

Oui, mais justement je pense que c’est le revers, la face sombre d’un phénomène à deux faces. La face sarcastique et la face sinistre, qui assènent toutes deux le même message, les mêmes vérités, le même catéchisme. Fourest n’est pas une intellectuelle qui ferait un effort de communication, c’est une femme de communication (c’est sa formation) qui prétend être une intellectuelle. Le néo-humoriste comme la néo-féministe sont les revers d’une même médaille: l’intégrisme de la communication.

Comment définiriez-vous ce néo-humoriste?

C’est un personnage dont le rire est le fonds de commerce et qui a pour spécialité de tourner en dérision, c’est une machine à sarcasmes. Le propre de ce sarcasme, c’est qu’il est le monopole de quelques-uns, et que c’est un sarcasme dont l’humoriste est à la fois le juge et la partie, la norme et l’application. C’est un humour intégré au sens où en parlaient les situationnistes: ce n’est plus une arme servant à lutter contre un pouvoir, c’est le système qui produit sa propre dérision, interne, qui ne remet pas en cause un ordre, mais qui l’entérine. La critique est devenue une manière d’entériner les choses. On organise des débats artificiels, par exemple sur Canal plus, qui n’ont d’autre but que de faire la promotion masquée d’une doxa.

Justement, que pensez-vous de la place spéciale de Canal plus dans le paysage humoristique contemporain?

Canal plus, c’est l’humour chic, l’humour des beaux quartiers. Une manière de ridiculiser toute tentative de prendre son temps, de penser. C’est avant tout un humour de l’instantané, on est dans la logique du clip, dans le déluge de blagues, la porosité totale entre le temps de la pensée et le ricanement. L’unité, c’est la phrase, sujet-verbe-complément: dès que vous allez au-delà , ça ne marche plus. Regardez la manière dont Ardisson monte une émission: il ne garde que des phrases courtes, dès qu’on introduit un mais, un pourtant, un élément de nuance, il coupe!

Avec Ruquier on est vraiment dans la pantalonnade, le rire gras, mais à Canal, ce qui est plus grave, c’est cette prétention d’inviter à penser. Ils sont convaincus de participer à un travail citoyen, à inviter les gens à réfléchir, alors qu’on est dans un humour langue de bois, un rire installé.

Il y a des rires plus ou moins installés. Le rire de Dieudonné par exemple se veut un rire profanateur…

La question est de savoir si Dieudonné est en dehors de cet humour intégré qui appelle au rire obligé, ou s’il en est une des composantes. Selon moi il en fait évidemment partie. C’est quelqu’un qui procède du système, qui a parfaitement compris les rouages du système, dont son antisystème n’est que la réplique. Il a parfaitement compris le fonctionnement d’internet, par exemple. C’est toujours le sarcasme généralisé, le dérisoirement correct. Guillon et Dieudonné procèdent d’une certaine façon d’une même manière de fonctionner: à savoir que la dérision a le dernier mot.

Que pensez-vous du rôle moral que se donnent les humoristes..

A l’inverse de Dieudonné, l’antiracisme est le motif d’un rire digne et partagé. A cet égard, Jean Michel Ribes [directeur du théâtre du Rond-Point] est le champion le plus zélé de cet «humoristiquement correct». Cet homme de théâtre qui passe pour un dramaturge alors qu’il n’est qu’un organisateur de spectacle, très proche de la cour de François Hollande, a osé faire une distinction entre le «rire de résistance» et le «rire de collaboration». C’est là un exemple remarquable de l’humorisme de cour, qui ne se contente pas de faire rire la cour, il oppose bons et mauvais humoristes, d’un coté le Bien, de l’autre le Mal Il y a l’humoriste qui se voit dénué le droit d’être drôle, parce qu’il ne va pas dans le bon sens et celui, irrésistible, dont le sens de l’humour va dans le sens de l’histoire, antiraciste et bienpensant…

Les humoristes ont été le fer de lance de l’instrumentalisation de l’antiracisme. Sur les résidus pseudo-moraux des grandes idéologies et des grands récits, on a fabriqué une pensée, une morale hors sol, privée de grands combattants, de grands symboles historicistes. La morale reste comme une pure valeur, une morale reçue qui a ses élus et qui se réduit à des petits combats très simples: l’antiracisme, à des figures tutélaires: l’Abbé Pierre et Coluche…Des petites valeurs qui suffisent à installer quelqu’un dans le Bien. Aujourd’hui il apparaitrait comme une transgression inouïe de dire que Coluche est un personnage insupportable et l’Abbé Pierre un moraliste larmoyant…

C’est ce que vous pensez? Coluche, c’est le début de la fin?

Non, mais c’est la fin d’un processus et le début d’un autre, c’est un homme charnière. Dans ces derniers moments, Coluche tourne en dérision la politique, il abolit la frontière entre humour et politique. La coluchisation de la politique a abouti à ce qu’on voit aujourd’hui: des hommes politiques s’empressant de courir les plateaux télévision pour se faire couvrir de boue et de sarcasmes.

A partir de 1981 les artistes se font instrumentaliser par la politique de manière totalement nouvelle. Jack Lang est l’homme clé de cette rupture. Jack Lang a instrumentalisé les artistes, les comédiens dans un grand combat le «passage de l’ombre à la lumière» (sic). Les artistes deviennent le bras séculier du pouvoir alors qu’ils devraient au contraire le tenir à bonne distance.

Il y a toujours eu des artistes proches du pouvoir mais à ce point-là, jamais. Les rentes sont innombrables: les théâtres subventionnés, les intermittents du spectacle…la gauche a organisé toute un système militant intégrant les artistes, (que la droite a poursuivi) avec les humoristes aujourd’hui installés au premier rang.

Pourtant, ils se disent souvent persécutés, se faisant les défenseurs d’un droit démocratique à rire de tout. Comme s’ils voulaient avoir à la fois la rente du notable et le prestige du maudit…

Oui, mais maudit, ça fait rire! Le comique est un rentier du rire, un «rebellocrate» comme disait Muray. Quand Guillon se dit persécuté par France Inter, il avait sa rente plus que juteuse de Canal plus derrière: chez Ardisson il était payé 9000 euros par chronique! Il y a quelque chose d’indécent à mettre en avant cette précarité soudaine, quand on a une position de repli.

On peut se poser la question: bouffon qui t’a fait roi? Les hommes politiques n’ont-ils pas participé à leur propre désacralisation, à leur propre dérision en acceptant de jouer le jeu des comiques?

D’abord, les humoristes savent qu’ils ne prennent aucun risque en se moquant des politiques, car le véritable pouvoir n’est plus là. Le pouvoir, c’est l’argent, mais ça ils n’en rient pas. On n’a jamais vu Guillon se moquer des propriétaires de Canal ou de TF1. Ils ont une perpétuelle possibilité de chantage à l’égard de ceux qui les recrutent: ils sont à la fois nécessaires et encombrants.

Ensuite, les politiques existent à travers leur présence dans cet univers de la dérision. On ne rate pas une occasion d’aller dans une émission de divertissement. Regardez Sarkozy et Barthès au Petit Journal. Quand on regarde la scène, on s’aperçoit que c’est l’humoriste qui a le pouvoir, et que le politique le mesure.

Quand j’ai sorti mon livre j’ai été opposé à Stéphane Guillon sur un plateau télé, et je me suis rendu compte à quel point tous les gens présents avaient la trouille de Guillon. C’est un homme puissant, on le craint: une de ses vannes peut envoyer une tapis une réputation. Quand Martine Aubry s’est fait traiter de pot à tabac, elle est allée ensuite à son spectacle pour lui montrer qu’elle ne lui en tenait pas rigueur.

Enfin, les politiques pratiquent eux-mêmes cette dérision de la fonction, ils sont les vecteurs de cette humourisation généralisée de la société. Regardez François Hollande, et ses «petites blagues» permanentes! Il faut être drôle, impérativement drôle. La drôlerie n’étant plus le témoignage d’une vivacité d’esprit, pas une arme au sens de Voltaire, mais ce qui tient lieu de pensée dominante. la pensée mollement drôle

La véritable subversion aujourd’hui, ce serait donc d’être sérieux …

Si le sérieux est irrémédiablement frappé d’excommunication du débat public, l’esprit de sérieux est bien le propre de ces humoristes, quand on remet en question un tant soit peu leur fonction ils le prennent très mal. Ils rendent impossible le sérieux, si vous vous proposez de penser sérieusement vous devenez ridicule, foudroyé par une saillie de Guillon ou une blague scabreuse de Baffie. Et dans le même temps ils imposent à tout le monde l’esprit de sérieux. Regardons par exemple l’impertinence comme catégorie revendiquée: il faut «être impertinent» c’est-à-dire être le contraire de la pertinence, or, on a besoin de pertinence. On peut être pertinent sans être sinistre! Voltaire est à la fois léger et d’une pertinence fulgurante.

Lors d’un débat qui a opposé Alain Finkielkraut au caricaturiste Plantu sur l’affaire Dieudonné, Plantu avait marqué sur la paume de sa main le mot «Voltaire» et la tendait au philosophe comme ultime argument….Que vous inspire cette mise en avant de la liberté d’expression comme argument suprême?

Cette référence à Voltaire est frappante, elle veut tout dire. Quand on invoque Voltaire, on pense au Voltaire de l’affaire Calas, par conséquent on dit que les débats auxquels participent des gens comme Guillon ou Dieudonné sont des affaires Calas en puissance. Mais l’affaire Calas, c’est une affaire de faibles, les Calas étaient abandonnés, sans Voltaire ils étaient voués au silence. Aujourd’hui c’est différent, la pseudo «liberté d’expression» est utilisée comme prétexte pour se ruer eperdumment sous les sunlights! Dieudonné a beau se dire persécuté, il jouit d’une certaine impunité, il pavane il triomphe. Lorsque Voltaire intervenait, il prenait des risques, n’oublions pas qu’il a du s’installer aux confins du royaume, quand il n’était pas à l’étranger! Dieudonné, quand il va à l’étranger, c’est pour recevoir des fonds ou en envoyer vers le Cameroun. Ces gens n’ont jamais étés dans des situations inconfortables.

La liberté d’expression est un mot très à la mode. Une liberté quelque qu’elle soit, si elle ne comporte pas un risque, est un semblant de liberté. On utilise souvent la phrase de Desproges «on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui», comme nouveau credo des humoristes, ce grand «tout» incarnant la liberté d’expression en actes. Mais vous remarquerez qu’on a un élément qui est totalement mis de côté, c’est celui dont on rit. Dans la relation à trois humoriste-spectateurs-objet du rire, ce dernier est évacué. Aujourd’hui on assiste à un rire de compagnie, et de compagnie bien-pensante. Ce rire sur commandes, c’est la compagnie des bons rieurs, telle qu’elle est pratiquée à son apogée chez Ruquier à On n’est Pas Couché par exemple, où l’on fait venir quelqu’un dont on se moque ensemble, qui n’est que prétexte au rire.

Face à l’avalanche de l’humour dans toutes les sphères de la société, du politique au publicitaire, y a-t-il encore un rire qui puisse être salvateur, ou subversif? Je pense au rire de Philippe Muray qui se moque de notre époque par exemple…

Le rire est une manière de maintenir une distance. Dans la grande tradition littéraire, c’est la manifestation d’une incertitude contre la certitude des Eglises, des institutions, du bourgeois repu louis-philippard… Ce rire-là n’a rien à voir avec ce rire mécanique contemporain, vidé d’ironie et d’humour.

Muray ne ricanait pas justement, il n’était pas dans le sarcasme, mais tout son rire provient de la force de sa plume, de son style inimitable. Le pamphlet, la capacité à se tenir en marge, la solitude de l’écrivain qui observe un monde en train de disparaitre dans la bouffonnerie, dans la dérision et le dérisoire, qui vont de pair. Le dérisoire, c’est Paris plages, considéré comme une prouesse culturelle, la dérision c’est de faire disparaitre les distinctions. Baudrillard disait une chose très juste, quand on se pose comme le bras armé du Bien, quand on veut éradiquer le Mal on aboutit à une sorte de totalitarisme du bien. Voilà qui pourrait être le propre de notre époque: éliminer le Mal dans un grand éclat de rire.

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