Économie, Écologie...

Faut-il casser l’euro pour sauver l’Europe ?

Douze ans après la mise en circulation la monnaie unique, un documentaire diffusé ce jeudi sur France 2 raconte «Le Roman de l’euro». Mais pour Franck Dedieu, co-auteur de Casser l’euro pour sauver l’Europe, l’aventure de l’euro s’est transformée en tragédie économique.

9791020900920_1_75Douze ans après la mise en circulation la monnaie unique, un documentaire diffusé ce jeudi sur France 2 raconte «Le Roman de l’euro». Dans votre livre, vous proposez de «casser l’euro pour sauver l’Europe». Le projet européen pourrait-il survivre à la fin de la monnaie unique? L’euro n’est-il pas le garant de la coopération européenne?

Franck Dedieu: L’euro vendu lors de sa création comme un facteur de protection, de convergence et de coopération n’a pas du tout rempli sa mission intiale. Il a même produit l’effet inverse. Les pays au lieu de se rapprocher, ce sont éloignés économiquement. Le Nord industriel accumule les excédents commerciaux, le sud consommateur enregistre des déficits malgré la légère amélioration de tendance ces derniers mois du côté latin. Et aujourd’hui, sous le régime de l’euro, les pays n’ont pour seul choix que de se lancer dans une course sans fin à la baisse du coût du travail. L’Allemagne a commencé il y a dix ans à baisser son coût du travail. Les autres se lancent aujourd’hui, tous en même temps. François Hollande se démène pour faire baisser de 5 à 6 % son coût du travail, avec son pacte de responsabilité. L’italien Matteo Renzi promet d’améliorer sa compétitivité de 10%. Et, cerise sur le gâteau, l’espagnol Mariano Rajoy envisage un forfait de 100 euros de charges sociales pour toute nouvelle embauche. L’effort de l’un se trouve ainsi annulé par la surenchère de l’autre. C’est la cause de la déflation dans lequel le Vieux Continent est en train de pénétrer aujourd’hui. Si chacun des pays de la zone euro recouvraient leur souveraineté monétaire, ils pourraient dévaluer leur monnaie – ou se trouver contraint de réévaluer – de manière à desserrer la pression sur le coût du travail.

La crise dans laquelle les Etats européens s’enfoncent depuis 5 ans est-elle une crise budgétaire, comme semble le penser la majorité des dirigeants européens, ou s’agit-il plus largement d’une crise monétaire? En quoi l’euro pénalise-t-il les économies européennes?

Malheureusement, tout est lié. Le fonctionnement de l’euro – selon des canons ordolibéraux inspirés du modèle allemand qui proclame l’indépendance de la Banque Centrale et la lutte contre l’inflation – limite intrinsèquement la croissance. Pour contourner ce problème structurel, les pays ont eu recours à la facilité de l’endettement, ceux du Sud en ont usé et abusé grâce à des taux d’intérêt bas. Aujourd’hui, le mensonge de la dette apparaît dans sa nudité et les institutions européennes à Bruxelles et Francfort infligent aux pays des cures d’austérité qui brident le moteur économique de la zone.

Comment expliquez-vous que l’Allemagne, avec la même monnaie, soit aussi prospère? L’une des clefs de son succès n’est-elle pas qu’elle a mené à bien les réformes que nous refusons d’engager?

Oui, l’Allemagne a mené des réformes mais en premier et dans des circonstances économiques favorables (début des années 2000). Selon le principe bien connu de ce ques les économistes appellent «le cavalier solitaire», c’est le premier à agir qui trouve un avantage relatif par rapport aux autres, qui n’ont d’autres choix que de suivre le courant des réformes pour rester compétitif. Le retour aux monnaies nationales sous l’égide d’un nouvel euro, une monnaie commune, n’est pas une martingale commode pour repousser à plus tard les réformes. C’est une condition préalable. Tous les pays qui ont fait des réformes structurelles ont accompagné leurs efforts d’une dévaluation de leur monnaie pour dynamiser leurs exportations. Ce fut le cas de la Suède et de Canada au début des années 1990. Et si on remonte plus loin, au lendemain du Traité de Rome, le Général de Gaulle en 1958, dévalua avec messieurs Pinay et Rueff en même temps qu’il fît adopter des baisses de dépenses dans le pays.

La proposition de «casser» l’euro reste taboue dans le débat politique français. Comment expliquez-vous une telle chape de plomb?

L’échec de l’euro contredit toutes les promesses formulées dans les années 1990 par la gauche comme la droite au pouvoir. Ouvrir le débat revient à reconnaître leurs erreurs d’analyse. De façon plus prosaïque, certains trouvent un intérêt économique à maintenir l’euro en état, les banquiers notamment qui ont intérêt à préserver la rente et à vivre dans un univers déflationniste, quitte à pénaliser l’économie réelle. Sans tomber dans la théorie du complot, il y a une intimidation sur ce sujet, fondée sur une fausse équation: «sortir de l’euro = fin de l’Europe». Nous pensons exatcement l’inverse, l’Europe court à sa perte sous l’égide d’une monnaie vecteur de récession et de déflation.

Vous-même, vous n’avez pas voté «Non» au traité de Maastricht. Qu’est-ce qui vous a fait évoluer sur cette question?

J’ai voté oui et même soutenu ardemment le Traité de Maastricht à l’âge de 20 ans. Comme tous les auteurs, nous avons vu à la faveur de la crise le vice de conception de l’euro produire ses effets délétères. La souveraineté monétaire doit correspondre à la souverainté politique. Les deux doivent fonctionner à la même échelle. Or ce n’est pas le cas, l’euro est post-national, les budgets et les droits sociaux sont nationaux. Alors, bien sûr, il y a la solution fédéraliste qui dans son principe alignerait la monnaie, le budget et le social et donc résoudrait ce vice de conception. Mais c’est le fruit d’un travail long, très long. «On ne fait pas d’omelette avec des oeufs durs» disait de Gaulle. L’intégration européenne avance à pas de fourmi alors que la crise s’étend rapidement. Il faut donc agir vite, et convaincre nos partenaires européens de sortir de l’euro de la façon la plus coordonnée possible.

Comment se déroulerait concrètement une sortie de l’Euro? Que répondez-vous à ceux qui prédisent le chaos?

Ceux qui prédisent le chaos sont surtout ceux qui veulent que rien ne change, soit parce qu’ils auraient trop à y perdre, soit parce qu’il faudrait expliquer pourquoi ils se sont trompés, soit tout simplement par conformisme ou par idéologie.

La fin de l’euro, qui n’existe que depuis à peine plus de dix ans, soit presque rien au regard de l’Histoire, ne serait pas l’apocalypse. Il y aurait certes un peu de tangage sur les marchés, mais qui pourrait être compensé le temps de la grande conversion, par un rétablissement du contrôle des capitaux, et à moyen terme, par l’augmentation de la part de la dette financée par l’épargne nationale.

Par ailleurs, les marchés sont pragmatiques et non idéologiques contrairement à nombre d’experts et de commentateurs: si l’économie française redémarre, grâce au gain de compétitivité instantané permis par la dévaluation, ils reviendront financer l’économie française.

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