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La beauté de notre monde n’est pas le souci majeur des Verts !

Entretien avec Alain de Benoist

Ronds-points, affichage publicitaire, centres commerciaux, architecture prétentieuse (centre Beaubourg et colonnes de Buren), vous ne trouvez pas que nos villes deviennent de plus en plus laides ?

Vous ne décrivez qu’une modeste partie de la réalité. Aujourd’hui, la laideur envahit tout, la beauté n’étant visiblement plus à l’ordre du jour des urbanistes ou des concepteurs de paysages urbains. Il suffit de traverser la France pour constater qu’en dehors des sites préservés à l’intention des touristes, pour des raisons essentiellement financières, le territoire se couvre de constructions chaotiques, d’échangeurs, de bretelles, de parkings, etc., qui ne répondent à aucun plan d’ensemble.

Les zones commerciales, qui sont partout les mêmes, défigurent les sorties des villes et les banlieues : la France, championne mondiale de la grande distribution, compte 1.400 hypermarchés et plus de 8.000 supermarchés (jusqu’en 2008, l’implantation des grandes surfaces n’était d’ailleurs pas soumise au droit de l’urbanisme, mais au seul droit commercial), et tous les dix ans l’équivalent d’un département français disparaît sous la tôle, le bitume et le béton. Les campagnes se vident, se transforment en dortoirs ou sont dévastées par les métastases périurbaines. La politique des « grands ensembles » s’est révélée une catastrophe. On ne voit plus que des alignements de cubes et de parallélépipèdes. Présenté comme le prix à payer de la « modernisation », ce phénomène d’indifférence à l’esprit des lieux généralise des conditions de vie proprement inhumaines.

L’esthétique, déjà devenue matière morte à l’école, ce qui a entraîné l’effondrement du goût, perd dans ces conditions sa raison d’être. La crise majeure de ce qu’on a pris l’habitude d’appeler « l’art contemporain », et qui n’est bien souvent que du « non-art », vient de ce que les catégories esthétiques ont depuis longtemps cessé d’y servir de repères. Les notions de beau et de laid sont considérées comme dépassées. « L’art » est censé recouvrir aujourd’hui n’importe quelle forme de « créativité ». Les normes de jugement s’en trouvent radicalement modifiées : devant les « installations » présentées dans bien des expositions, c’est l’ahurissement qui prévaut.

Parallèlement, comme partout ailleurs, les considérations d’argent ont pris le pas sur le reste. Il n’y a plus d’art, mais il y a plus que jamais un marché de l’art. Interrogé récemment dans Le Figaro (29 mars), Jérôme Clément, administrateur du musée d’Orsay, le constatait après bien d’autres : « Quand on voit les prix de très grands artistes américains comme Jeff Koons, on comprend très bien qu’on est dans un système où quelques gros marchands et collectionneurs liés, en gros Gagosian-Pinault, sont aujourd’hui ceux qui décident ce qui est de l’art et ce qui est beau dans l’art […] Aujourd’hui, c’est le pouvoir de l’argent qui décrète la beauté ». Si c’est cher, c’est que c’est beau…

Les Pères de l’Église assuraient naguère que la beauté est l’expression de la vérité… À cette aune pesée, que nous dit notre époque ?

Je ne sais pas à quels Pères de l’Église vous faites allusion. N’oubliez pas que le christianisme naissant a hérité de l’interdit biblique de représentation (Exode 20,4), et que l’iconoclasme chrétien a longtemps été virulent. Le développement du grand art chrétien, dont on connaît la richesse, a été relativement tardif. Il me semble que l’idée d’un lien nécessaire entre la beauté et la vérité, le Bien et le Beau, relève plutôt d’une conception grecque du monde (d’où l’expression idiomatique kalos kagathos, attestée depuis Hérodote). Dans une telle conception, le beau ne peut jamais être mauvais. Dans la tradition chrétienne, au contraire, la beauté a fréquemment été associée à la séduction, donc au péché (la « beauté du diable »).

Pour ce qui est de notre époque, il ne fait pas de doute que la montée de la laideur va aussi de pair avec la généralisation de la facticité, c’est-à-dire avec le primat de cette espèce particulière de fausseté qu’est le factice, par rapport à tout ce qu’il peut y avoir d’authentiquement beau et vrai. Mais la vérité dont je parle a peu à voir avec l’adéquation de l’intellect à la chose, dont parlaient les Scholiastes. Elle révèle de l’apparaître, de « ce qui se donne à voir » (l’eidôlon). D’où l’épiphanie de la beauté. Cela ne résout toutefois pas l’énigme de la beauté. Pourquoi trouvons-nous qu’une chose est belle, ou au contraire qu’elle est laide ? Les philosophes traitent depuis des siècles de ce problème. Les biologistes s’en sont saisis plus récemment.

Jamais on n’entend les écologistes évoquer ces questions. Quel est le problème ? Quel est « leur » problème ?

Si le cadre naturel de vie était mieux préservé, la Terre serait sans doute moins laide, ce qui montre qu’il peut y avoir un lien entre l’écologie et l’esthétique. Mais vous avez raison, la beauté n’est apparemment pas le souci majeur des Verts. Il faudrait leur demander pourquoi. L’une des raisons possibles est que l’esthétique est indissociable de la culture, et que la grande majorité des hommes politiques sont aujourd’hui plus ou moins incultes.

« Le champ politique n’est plus irrigué par des personnalités nourries de culture », remarque aussi Jérôme Clément. En France, François Mitterrand aura été le dernier chef d’État véritablement cultivé. De la culture, Chirac, Sarkozy ou Hollande ont seulement entendu parler.

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