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Ukraine: Cessez-le-feu? par jacques sapir

L’annonce faite aujourd’hui mercredi 3 septembre de discussions sur d’un accord de principe pour un cessez-le-feu dans l’Est de l’Ukraine, entre le Président de la Russie, M. Poutine et le Président de l’Ukraine, M. Poroshenko, à la suite d’une conversation téléphonique, doit être accueillie comme une bonne nouvelle. Mais, un certain nombre de précautions s’imposent avant de pouvoir se réjouir réellement.

  1. Pour l’instant, seul le Président Poroshenko parle d’accord de cessez-le-feu. Le communiqué diffusé par la Présidence de Russie ne fait mention que d’un accord de principe sur un arrêt des combats. Il faut rappeler que la Russie n’est pas partie prenante directe de ces combats. De ce point de vue, il n’y a pas grand sens à parler, comme le fait Poroshenko, d’un « accord » entre lui et Vladimir Poutine.
  2. Tout cessez-le-feu EFFECTIF implique d’une part des négociations DIRECTES entre les autorités insurgées (de la République Populaire de Donetsk ou DPR et de la République Populaire de Lougansk ou LNR) et le gouvernement de Kiev et, d’autre part, qu’il soit respecté par l’ensemble des forces de Kiev, soit non seulement l’Armée mais aussi la Garde Nationale.

On voit donc que, si l’on peut avoir des raisons d’être optimiste quant à un arrêt des combats, ce dernier ne pourra survenir QUE dans le cadre de négociations directes entre insurgés et gouvernement de Kiev. Ceci équivaudra à une reconnaissance dans les faits des insurgés par Kiev, ce que Kiev s’est justement refusé à faire depuis le début de la crise. On peut comprendre les raisons qui poussent M. Poroshenko à présenter ce cessez-le-feu comme « négocié » entre lui et Vladimir Poutine. Mais la réalité est qu’il devra négocier avec les autorités du DPR et du LNR. Il n’est donc pas impossible que les combats se poursuivent pendant encore quelques heures, voire quelques jours.

Cessez-le-feu ou trêve ?

La véritable question désormais est de savoir si nous sommes en présence d’un véritable cessez-le-feu, prélude à des négociations politiques sur le fond, ou si nous ne sommes en présence que d’une trêve provisoire. Le motifs du gouvernement de Kiev sont assez clairs : son armée est en déroute, et a perdu beaucoup d’hommes et de matériel. Il sait qu’il ne pourra pas compter sur le soutien actif ni des Etats-Unis, qui ont exclu toute intervention militaire, ni des pays de l’Union européenne. Il a besoin de temps pour reconstituer ses forces. Par ailleurs, M. Poroshenko espère être dans une position de force après les élections législatives du 26 octobre. Ces faits n’incitent pas à l’optimisme. On peut craindre, en effet, que dans l’esprit de M. Porochenko ce cessez-le-feu ne soit en réalité qu’une trêve. Mais, d’autres faits pourraient l’inciter à conclure plus sérieusement un cessez-le-feu. L’Ukraine est économiquement, et donc fiscalement, exsangue. Elle va connaître, en 2014, une dépression d’au moins -6,5%, et ce après plusieurs mauvaises années à la suite de la crise de 2008-2009. Elle est obligée d’attendre l’argent du FMI pour faire ses fins de mois, et le FMI lui-même ne peut tout assumer[1]. Dans ces conditions, il est clair aujourd’hui qu’il doit y avoir des pressions fortes de la part des milieux économiques pour que l’on mette fin aux combats. Il est donc possible que Porochenko cherche à ménager la chèvre et le chou. Ceci pourrait déboucher non sur un cessez-le-feu mais sur une trêve provisoire. Or, il n’est pas sur que cette solution soit du goût des insurgés.

Du côté des insurgés, il est clair que l’on voudrait chercher à capitaliser les victoires de ces derniers jours. Mais il est aussi clair que les forces des insurgés ne sont pas assez nombreuses pour qu’elles puissent profiter de la situation de vide militaire et politique qui se crée actuellement dans le sud de l’Ukraine. Il n’y a quasiment plus de forces militaires entre les insurgés et le Dniepr. Si l’armée russe, comme le prétendent les dirigeants de Kiev, était déployée au profit des insurgés, elle serait déjà sur la rive orientale du fleuve. Or, on constate que si les insurgés avancent vers Beryansk, à l’ouest de Mariupol, cette avance est lente en raison du manque d’hommes et de moyens. Les insurgés ont ainsi objectivement intérêt à un cessez-le-feu mais à la condition que ce dernier soit stable.

Les conditions d’un cessez-le-feu stable.

Dans ces conditions, il est évident que seules des négociations directes sont en mesure d’aboutir à un véritable cessez-le-feu, ce que Kiev ne semble accepter qu’avec réticence. Mais, et il faut aussi que des garanties soient trouvées, de part et d’autre, pour éviter une reprise rapide des hostilités. Les insurgés vont ainsi probablement demander que les moyens d’artillerie des forces de Kiev, obusiers automoteurs et lance-roquettes multiples, soient retirés à des distances d’où ils ne pourraient frapper les villes et villages qui sont aux mains de l’insurrection. C’est une demande qui serait logique compte tenu des bombardements sur des cibles civiles qui ont été le fait des troupes de Kiev et qui sont responsable d’une large majorité des 2500 morts qu’il y a eu depuis le mois de juin. Mais, il faudrait pouvoir le vérifier, et établir de manière crédible un cordon de sécurité entre les belligérants. Tout ceci milite pour que les Nations Unies envoient en Ukraine des forces d’interposition. On voit que l’établissement d’un cessez-le-feu demande en réalité bien plus que des négociations directes.

S’il convient d’accueillir favorablement la nouvelle d’une discussion entre Poroshenko et Poutine, l’établissement d’un cessez-le-feu stable exigera néanmoins bien plus que cela. Néanmoins, la situation tant militaire que politique est aujourd’hui favorable à un accord. Il faut donc espérer qu’il puisse se concrétiser dans les jours qui viennent. Sinon, la logique de guerre l’emportera probablement jusqu’aux élections du 26 octobre.


[1] Ukraine: le FMI prévient que son plan de sauvetage pourrait ne pas suffire, Romandie, http://www.romandie.com/news/513524.rom

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